wojciech jerzy has

 

La Poupée, de Wojciech Has

1998-01 / 2008-05

Wokulski, personnage principal du film

Le scénario

Lorsque Has décide de faire cette adaptation, il est conscient que le roman est inscrit dans la mémoire et le cœur de chaque Polonais. Malgré Manuscrit trouvé à Saragosse, on le considère toujours en Pologne comme un auteur de films intimistes, réservés aux connaisseurs. Il souhaite réussir un film pour le grand public. Ce sera son premier film en couleurs.

Il reprend le projet, resté en panne, qu'avait écrit Kazimierz Brandys pour Jan Rybkowski, animé par un sentiment d'urgence : "J'ai repris la production. Je voulais vite y entrer." (in Jan Slodowski, p. 10). Il réécrit lui-même le scénario, en abandonnant les réminiscences du journal du fondé de pouvoir et en élaguant les trames parallèles, de manière à rendre la chronologie limpide. La première rencontre de Rzecki avec Wokulski prend place dans une séquence pré-générique, séparée de la suivante par une ellipse indéterminée : Rzecki est devenu responsable d'un magasin dont le patron est absent ; peu après, Wokulski rentre d'un voyage en Russie. C'est alors que tous les éléments dramatiques se mettent en place par le jeu de la mise en scène et du dialogue - la tendresse de Rzecki pour Wokulski, l'amour de celui-ci pour Izabella, - pour conduire au "dénouement" final : le départ de Wokulski vers une destination inconnue et la mort de Rzecki.

Le scénario effraie Brandys, au point qu'il demande que son nom ne figure pas au générique. Mais le but visé est atteint : les spectateurs se pressent pour voir le film. Sa sortie est un événement comparable à celles, en leurs temps, des Chevaliers teutoniques d'Aleksander Ford, de Cendres, de Wajda, ou Pharaon de Kawalerowicz (Le tournage s'est étalé sur 104 jours, de l'automne 67 au printemps 68, nécessitant 38 000 mètres de pellicule, une équipe technique, hors conseillers, de 98 membres, 350 comédiens dont 80 ayant un rôle de premier plan et 1 000 figurants ; le film rapportera quatre fois son budget).

Les trois premières scènes

Dès la première séquence, se succèdent trois scènes qui montrent Wokulski alors qu'il n'est encore qu'un jeune commis de brasserie, révélant chacune un aspect de sa personnalité. Dans la première, il fait preuve d'attention et de respect filial envers un vieil homme un peu fêlé, son père, qui multiplie les reproches à son égard. La deuxième nous fait découvrir son goût pour la science et son désir pour l'inaccessible avec la machine aux rouages compliqués construite dans l'espoir de prouver le mouvement perpétuel. Dans la troisième, on le voit réagir aux moqueries et à la méchanceté des clients de la brasserie qui, alors qu'il était dans la cave, ont retiré l'échelle qui lui permettrait de remonter. Lorsque son visage apparaît par l'ouverture de la trappe, des plaisanteries à propos de son goût de l'étude et des questions ironiques fusent de toute part. Wokulski tente une première fois de s'élever à la force des poignets ; quelques plaisantins rabattent brutalement la trappe sur ses mains ; le commis recommence et, dans un effort colossal, réussit à se hisser au niveau du sol ; sans une plainte, sans un mot, et sans même jeter un regard vers les clients qui maintenant se taisent, il traverse toute la longueur de la salle jusqu'à l'arrière-cuisine, y prend deux lourds seaux pleins de déchets qu'il va vider dans la ruelle.

Depuis l'instant où il s'est hissé hors de la trappe jusqu'à sa disparition, peu avant la fin du film, le personnage de Wokulski domine tous les autres sur l'écran.

Un personnage proche du cinéaste

Il n'est pas difficile de voir les points communs entre Stanislaw Wokulski et Wojciech Has. L'un et l'autre, doués d'une obstination affirmée et de la force de caractère qui permet d'accepter les épreuves, finissent par avoir raison des obstacles. L'un et l'autre sont peu bavards, mais leurs paroles et leurs actes témoignent d'un refus des préjugés et du conformisme. L'un et l'autre, enfin, portent un regard lucide sur la nature humaine.

Cette proximité se révèle dans une dimension plus intime. Dans La Poupée, on voit par deux fois Wokulski lever ses deux mains, paumes ouvertes, et les regarder, silencieux. La première au début du film, avant qu'il n'aille prendre les seaux de déchets dans l'arrière-cuisine ; la seconde vers la fin, après qu'un cheminot a réussi, juste avant le passage du train, à l'arracher au rail sur lequel il avait posé la tête, (On sait à ce moment-là que les mains de Wokulski ont gelé alors qu'il était prisonnier en Sibérie - après l'Insurrection de 1863 -, un épisode de sa vie évoqué lors d'une conversation entre Izabella et son père). C'est avec un geste tout à fait semblable à ces deux-ci que Has m'a raconté comment il a dû travailler dans une mine, au début de la guerre, alors qu'il avait tout juste quatorze ans. De mains à mains se tisse l'indicible des destins humains.

En arrière-plan de ce personnage hors du commun, Has traite le double fond d'aristocratie décadente et de misère urbaine du roman en lui donnant une dimension qui dépasse le simple constat d'une description.

Anne Guérin-Castell

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