wojciech jerzy has

 

La Poupée, de Wojciech Has

1998-01 / 2008-05

Une dénonciation de l'antisémitisme

Un retournement des préjugés

On ne trouve dans le film aucun des détails du roman qui auraient pu nourrir l'antisémitisme. Dans la scène où Wokulski est invité à exposer à l'aristocratie son projet de société commerciale, les réactions à cette proposition omettent la défiance d'une partie de son auditoire du fait de l'amitié de Wokulski avec des Juifs. La scène caricaturale des créanciers "harcelant" le père d'Izabella devient, les créanciers restant à l'arrière-plan, une caricature du comte qui fait semblant d'être malade pour éviter de payer ses dettes. Tandis qu'avec le personnage de Szlangbaum père, Has réussit un étonnant retournement des préjugés, en faisant de cet usurier un homme fin et bienveillant, alors que, parmi les enchérisseurs qu'il fournit à Wokulski, se trouve un homme dont il assure : "C'est quelqu'un de très bien. Un catholique ! Mais il ne faut pas lui confier la caution." (traduction A.G.-C., le dialogue du film reprenant, à peu de chose près, le texte du roman : "Je vais vous trouver un enchérisseur qui, pour une quinzaine de roubles, fera monter le prix de l'immeuble. Un homme très bien, catholique, mais seulement on ne peut pas lui laisser la caution." Tome I, p. 315).

On trouve un même retournement dans les scènes qui montrent l'attitude de Wokulski face aux deux hommes venus solliciter un emploi : le premier, Maruszewicz, appartient à la noblesse catholique et oisive ; le second, Henryk Szlangbaum, est le fils de l'usurier. Wokulski se débarrasse du premier par un refus presque méprisant, tandis qu'il écoute le jeune Szlangbaum avec sympathie, et lui offre sur le champ un emploi Et comme le cinéaste a rapproché les deux scènes et inversé leur ordre par rapport au roman, leur contraste est d'autant plus apparent.

Maruszewicz aborde Wokulski qui vient d'exposer son projet de créer une société commerciale. Les deux hommes sont côte à côte, le solliciteur légèrement en arrière. Wokulski, à l'avant du champ, jette un bref regard à Maruszewicz lorsqu'il se présente, puis regarde ostensiblement ailleurs :

"Maruszewicz. – J'ai un bon instinct. Je suis désargenté. Je voudrais une occupation.
Wokulski. – Quel est votre métier ?
– Je n'ai pas encore choisi de... métier, comme vous dites.
– Et quel salaire attendez-vous ?
– 1000... 2000 roubles.
– J'ai peur que nous ne disposions pas d'un emploi qui puisse vous satisfaire." (traduction A.G.-C., le dialogue reprenant, en le condensant, le texte du roman. Mais la fin de la scène est différente, puisque Wokulski, dans le roman, clôt l'entretien en proposant à Maruszewicz de passer le voir un jour au magasin. (Tome I, p. 277))

Dans la deuxième scène, Rzecki conduit Wokulski vers Henryk Szlangbaum qui attend à l'écart. Les deux hommes se font face, derrière un comptoir chargé d'objets. Le jeune homme a une attitude humble et digne, à l'opposé de la description faite par Rzecki dans le roman : "Son échine était encore plus recroquevillée et ses yeux plus rouges que jamais". (Tome I, p. 241). Wokulski, placé au même niveau que lui, le regarde avec bienveillance :

"Wokulski. – Que s'est-il passé avec toi ?
Henryk Szlangbaum. – Stan, je vais mourir de faim à Nalewki si tu ne m'aides pas.
– Pourquoi n'es-tu pas venu tout de suite chez moi ?
– Et même aujourd'hui, je ne serais pas venu s'il n'y avait les enfants." (traduction A.G.-C., le dialogue éliminant la suite de la réponse de Szlangbaum dans le roman : "J'avais peur qu'on dise de moi : ce sale Juif doit se fourrer encore partout." (Tome I, p 241)).

Ignacy Rzecki s'approche alors pour donner une information, mais Wokulski l'interrompt :

"Rzecki. – Pardon, une certaine euh...
Wokulski.– Ignacy, Monsieur Szlangbaum sera commis chez nous pour un salaire de 1500 roubles par an. D'accord Henryk ?" (traduction A.G.-C., l'interruption de Rzecki par Wokulski étant sans équivalent dans le roman.)

Wokulski admoneste les spectateurs

Cette scène d'embauche est suivie d'une série de trois plans : deux longs plans-séquences séparés par un plan de Wokulski, seul dans le cadre. Le premier plan-séquence, après avoir montré Henryk Szlangbaum, qui s'est mis au travail, passe sur Wokulski qui, à l'écart, parle avec Rzecki, tandis que les commis s'activent dans le magasin. On entend l'un d'eux, Lisiecki, poser une question à voix haute (il est hors champ au début, puis il entre dans le champ et se rapproche d'un autre commis, Klein) :

"Lisiecki (off). – Comment se fait-il qu'il y ait cette odeur d'ail ...
(in) ... aujourd'hui, Monsieur Klein ? Quelqu'un penserait-il qu'il est préférable de manger du pain azyme avec du saucisson ?" (traduction A.G.-C.)

Wokulski interrompt sa conversation avec Rzecki et appelle Lisiecki, qui s'avance. Wokulski s'est placé à l'avant du champ, en "profil perdu", gauche-cadre, de sorte que la fin du plan-séquence a la valeur d'un "plan" de champ-contrechamp, avec Lisiecki en retrait, droite-cadre. On voit les autres commis à l'arrière du champ : ils ont interrompu leur travail et arborent le sourire que la "plaisanterie" de Lisiecki a fait naître.

Suit alors un plan en contre-plongée en vue rapprochée sur le visage de Wokulski qui déclare : "Monsieur Szlangbaum était mon ami quand cela allait mal pour moi. Verriez-vous par hasard un inconvénient à notre amitié quand le sort me sourit davantage ?" (traduction A.G.-C.)

Dès que Wokulski a fini de parler, on revient à la situation précédente. Les sourires ont disparu des visages, les commis se sont remis au travail. Lisiecki demande avec une certaine insolence s'il peut se retirer, Wokulski reprend sa conversation avec Rzecki.

La comparaison du dialogue du film avec le texte du roman permet de voir que deux répliques de Lisiecki ont été condensées de manière à en éliminer la partie la plus venimeuse :

"Le nouvel employé s'était aussitôt mis au travail, et une demi-heure plus tard Lisiecki grommelait à Klein : “Du diable, me diras-tu pourquoi ça empeste si fort l'ail ici, Klein ?" Un quart d'heure après, je ne sais plus pour quelle raison, il ajoutait : “Qu'est-ce qui leur prend, à ces canailles de Juifs, de venir se trouver rue du Faubourg de Cracovie ! Comme si cette vermine ne pouvait pas rester tranquille chez elle, dans son repaire de Nalewki ou de Saint-Georges." (Tome I, p. 241)

Tandis que la réplique de Wokulski reprend mot à mot celle de l'original littéraire (Tome I, p. 242), suivant en cela la méthode utilisée pour les allusions politiques de Manuscrit trouvé à Saragosse. Et Has s'est bien gardé d'ajouter les paroles apaisantes de Wokulski à Szlangbaum, qui tendent à minimiser la portée des propos du commis : "Mon cher Henryk, surtout ne va pas prendre à cœur ces petites rosseries sans importance. Ici, nous nous raillons entre camarades."

Ainsi le dialogue du film a été soigneusement étudié, de manière à éliminer tout ce qui aurait pu favoriser les réflexes antisémites, tandis que la réplique de Wokulski occupe la partie centrale de cette scène. Il faut enfin remarquer, et c'est probablement le plus important pour les spectateurs, que le filmage montre bien que l'admonestation ne s'adresse qu'en apparence à Lisiecki. Le visage de Wokulski se détache sur fond de fenêtres voilées, dans un cadre dénudé où n'apparaisent aucun des objets qui saturaient jusqu'alors l'image. Et le seul bruit que l'on entende est celui d'une voiture à cheval qui passe dans la rue. Du fait de ce cadre et de ce silence inhabituels, ce plan est détaché du référent du magasin, les fenêtres voilées et le son de voiture le rattachant à un extérieur au-delà de la diégèse.

D'autres paramètres iconiques interviennent : le ton sans réplique du personnage ; la contre-plongée, qui fait que son visage domine les spectateurs assis dans leurs fauteuils ; enfin le fait que, avant de commencer à parler, Wokulski a un regard coulé qui, de la salle, glisse en direction de Lisiecki.

Tous ces paramètres convergent pour faire en sorte que, en ce point du film, le personnage de roman préféré des Polonais adresse à chacun des spectateurs un avertissement imparable.

Une enseigne qui arrive à point

Dans le plan-séquence qui suit, Wokulski propose à Rzecki d'aller visiter le nouvel appartement qu'il a fait aménager pour lui. Les deux hommes en sortant dans la profondeur du champ croisent les ouvriers qui apportent l'enseigne du nouveau magasin. Celle-ci est tournée de telle sorte que l'inscription qu'elle porte soit bien lisible : il s'agit du nom Stanislaw Wokulski, écrit deux fois, en caractères cyrilliques puis, au-dessous, en caractères latins. Ce qui est tout à fait conforme à la législation de l'époque, une intense politique de russification avait alors été mise en place, le russe étant la seule langue en usage dans l'administration et la vie officielle. Mais l'enseigne du film vient également rappeler que, en 1968, la Pologne ne se trouve pas dans une situation fondamentalement différente. Et le moment où elle intervient, en écho aux propos de Lisiecki, fait le lien entre cette occupation étrangère et la campagne antisémite qui est en train de se dérouler dans le pays.

Ainsi La Poupée, seul film de l'époque à contenir une condamnation de l'antisémitisme faite de manière ouverte et compréhensible par tous, est bien le film le plus audacieux de tous les films réalisés en 1968, en plein cœur de la plus violente des campagnes antisémites d'après-guerre en pays socialiste. La précipitation de Has pour mettre le film en chantier, son souci d'en faire un film grand public, ne sont pas sans relation avec sa volonté de prendre position contre l'antisémitisme, en utilisant toutes les ressources de l'art du cinéma. Il avait déjà abordé cette question sous un autre angle dans son film précédent, Les Codes, il continuera avec le film suivant, La Clepsydre, sans ignorer que cela risquait de se traduire pour lui par l'arrêt de sa carrière de cinéaste. "Il ne m'importe pas de faire des films.", disait-il, "Ce qui m'importe, c'est de faire mes films."

Anne Guérin-Castell (janvier 1998-mai 2008)

Anne Guérin-Castell

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